Entretien avec Eleonore Dumas

La réalisatrice Eleonore Dumas nous a accordé un entretien à propos de son documentaire en compétition Tant que nos cœurs battront.

Qu’est-ce qui vous a motivé pour réaliser ce film?

J’ai travaillé plutôt sur une association en gestion de projets, et en fait un jour j’ai été missionnée pour travailler avec Médecins du Monde sur le territoire autour de Dunkerque sur une mission qui consiste à porter des soins aux populations migrantes présentes justement dans cette zone. Donc en travaillant avec Médecins du Monde j’ai rencontré le tissu associatif local, principalement composé de dames à la retraite, très investies auprès de ces populations. Quand je dis très investies ça veut dire tous les jours. Donc c’est des distributions de vêtements, des distributions de nourriture. Avant il y avait aussi l’organisation de douches et puis à coté de ça, elles font aussi des consultations pour mineur isolé étranger. C’est un investissement quotidien qui les occupe tous les jours et elles sont à la retraite mais elles travaillent au quotidien. Ce qui m’ a beaucoup touché, c’est en fait ce qui se passe dans le Dunkerquois mais à Calais aussi, et partout où il y a des populations migrantes qui sont complètement laissées à l’ abandon par l’Etat français, l’Etat français qui ne fait rien, à part envoyer des policiers tous les jours pour chasser ces jeunes. C’ est absurde. Alors l’ Etat français ne fait rien alors que c’est une situation de crise humanitaire en fait. L’ONU et les associations internationales ont des critères pour définir ce que c’est qu’une crise humanitaire: c’est le manque d’ accès aux besoins primaires, de la nourriture, un toit, de l’eau évidemment et donc en fait ce qui se passe dans le Nord et encore une fois ailleurs en France, partout où il y a des populations migrantes c’est une situation de crise humanitaire et ce sont des dames retraitées qui gèrent cette crise humanitaire. Et c’est pour ça que je voulais faire ce film, pour montrer ça, d’autant qu’elles sont d’une très grande humilité. Elles agissent dans l’ombre, elles sont complètement invisibles et c’est important de montrer tout ce qu’elles font.

Pourquoi c’est important de diffuser des histoires de personnes qui ne sentent pas que ce sont des héroïnes?

Effectivement ce sont des héroïnes du quotidienne. C’est important parce qu’on est dans une société où le lien social se délite. Dans une société individualiste, le contexte économique et social fait que les jeunes se distancient un peu les uns des autres. C’est important aussi de rappeler qu’il y a une solidarité humaine qui existe encore heureusement et d’ailleurs ce n’est pas la seule association. Il y a plein d’autres formes d’entraide qui se mettent en place pour les personnes migrantes. Moi j’habite à Lille et il y a un groupe de personnes qui presque tous les week-end s’organisent pour aller chercher des personnes migrantes surtout sur Calesis et qui les ramènent chez elles le temps du week-end pour passer un week-end un peu plus confortable que lorsqu’ils sont dans la « jungle » comme on dit. Il y a encore plein d’endroits et d’espaces de solidarité et pleins de jeunes formidables qui font des choses formidables et je pense que c’est important par les temps actuels de montrer ça aussi.

Comment on peut toucher tous les publics? Y compris ceux qui sont en dehors de l’école par exemple?

C’est vrai que c’est une production associative donc c’est pas un film qui va passer à la télé. Donc c’est à ma production et à moi-même de chercher des lieux de diffusion, de chercher des personnes intéressées pour diffuser le film et donc de toucher des publics potentiellement intéressés. Les festivals comme celui ci c’est hyper important parce qu’il y a des classes de lycéens, il y a plein d’associations, et des jeunes investis et sensibles à cette question là. C’est important pour nous de participer à des évènements comme celui ci.

Faire un documentaire est compatible avec la notion de grand public?

En fait moi je viens pas du tout du milieu du cinéma, ni du documentaire. Il y a des documentaires au cinéma, il y a des documentaires à la télévision ( il y a du très bien et il y a du moins bien). Mais après c’est vrai qu’à la télévision il y a un formatage télé, même si encore une fois, il y a aussi des choses plus originales que d’autres. Il y a des choses formatées pour la télé qui sont très bien. Mais en tout cas, c’est quelque chose que, effectivement le grand public connaît peut-être un peu moins. En tout cas, le fait d’aller dans pas mal de festivals de documentaires je vois vraiment des choses extraordinaires dans ce lieu là qui sont pas diffusées auprès de grands publics comme vous dites. Et c’est très dommage parce que sont des formes artistiques et documentaires qui sont super.

Quelles sont les obstacles que vous avez rencontrés pendant la réalisation?

Comme je l’ai dit tout à l’ heure, je n’ai pas de formation au cinéma. Moi j’étais partie comme ça, avec mon appareil photo et mon zoom, je suis partie dans mon coin faire mon film toute seule, j’y tenais parce que les bénévoles ont accepté que je les filme aussi parce qu’ils me connaissaient. Ils n’ont pas été forcement hyper emballés par l’idée d’ être filmés, comme je disais ils sont hyper humbles et ils voyaient pas trop l’intérêt que j’avais à faire un film sur elles. Donc, elles nous ont fait confiance. J’ ai essayé vraiment d’être le plus discrète possible, la moins embêtante, de ne pas être dans leurs pas. Quand j’ai écris mon film, je ne pensais pas à faire des entretiens, j’avais imaginé une forme très immersive où on aurait du voir des choses pour les comprendre, et comme j’avais des contraintes techniques, j’étais toute seule pour l’ image et le son, j’ai un peu revu mes ambitions à la baisse mais finalement je ne regrette pas car les entretiens sons assez forts et je pense qu’elles m’ont dit des choses qu’elles ont pas dit en tournant. Quand ils sont en train de préparer le repas elles n’ont pas le temps de se poser pour prendre un peu de recul et parler. Du coup je ne regrette pas d’avoir fait ces entretiens mais c’est vrai qu’il y a une forme plutôt classique. Voila j’ai parlé du formatage télé. On ne va pas assez loin. Souvent les documentaires qu’on voit à la télé c’est un peu ça : des séquences avec des entretiens.

Quel est le premier conseil que vous donneriez à des jeunes qui voudraient faire des documentaires?

Alors je pense qu’il ne faut pas vouloir en vivre trop vite, justement parce que c’est compliqué de gagner de l’argent à travers le documentaire. Je pense qu’il faut d’abord se faire plaisir sur son premier film, le faire avec son cœur, le faire avec ses tripes et s’éclater et ne pas espérer se faire de l’argent avec, parce qu’un premier film c’est important, c’est aussi une carte de visite pour la suite. Après de se faire un petit peu accompagner quand même c’est bien de travailler avec d’autres jeunes, c’est bien de prendre de recul. Moi je n’ai pas de formation mais j’ai fait un atelier d’ écriture de 5 jours. C’était un atelier d’écriture, ça peut paraître un peu étrange de parler d’écriture pour un documentaire. En tout cas c’est la réaction que j’avais au début. Comment on écrit un documentaire parce qu’on va filmer la réalité, on ne sait pas ce qu’on va filmer finalement. Écrire en fait c’est imaginer des séquences, imaginer ce qu’on veut montrer. C’est construire son film en fait: où est-ce qu’on va aller ? Où est-ce qu’on va emmener le spectateur ? Après moi je parle de ça parce que je n’ai pas de formation documentaire ni de formation cinéma. Quand on fait des études là dedans j’imagine qu’on n’a pas moins besoin de ça.

 

Alexandros Mouratidis

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