Toi la jouvencelle, quoi qu’il advienne, ta rédemption, tu l’auras. [CRITIQUE de « Jeune Juliette »]

Projeté dans le cadre de l’ouverture du 15ème festival du cinéma de l’éducation d’Evreux. La projection a été précédée de la rencontre avec Alexane Jamieson, qui incarne l’implacable Juliette, et Christophe Levac, jouant le sympathique Pierre-Luc, frère de la protagoniste.

Quand subitement se rallument les lumières de la salle obscure, où défile encore sur un écran noir les noms de ceux qui ont investi cette joyeuse histoire, on se surprend à sourire niaisement, comme aux temps de nos premières conquêtes, où l’on jouissait enfin du bonheur pur de pouvoir exister.

Stricto sensu, « Jeune Juliette » est un long-métrage à la sauce « feel good », sans pour autant dresser un constat rose et mièvre du parcours de sa protagoniste adolescente. Juliette est ce personnage désinvolte aux aspirations libertaires qui flirte avec une dimension tragico-romantique. Celle ci , en effet, est une Juliette qui, ivre d’amours et de libertés, part à la quête de son inaccessible Roméo. Pourtant, Juliette est un être noyé dans le conformisme des représentations du corps : elle est enrobée et voit son corps comme une contrainte dans le regard des autres. Ainsi, dévalorisée sexuellement, malmenée par une jeunesse frivole et délaissée par une mère absente, le personnage se risquait à sombrer dans certains clichés. Cependant, l’écriture développée par la réalisatrice et scénariste québécoise Anne Emond est astucieuse, car elle se joue des clichés et les détourne avec une subtilité ravageuse.

Juliette est « pop », d’une éclatante sincérité. On dirait un de ces anges martyrisés, se cherchant et se trouvant quelques fois dans une complaisance irrévérencieuse. C’est par l’humour potache qu’elle se distance de ses bourreaux. Et dans sa grande croisade contre l’obscurantisme des images « parfaites », elle est appuyée par une amie d’exception, Léane, qui d’ailleurs aime les filles. Ces deux là font les quatre-cent coups, matin, midi et soir. Elles aiment danser quand les autres les fustigent. Elles préfèrent agir quand d’autres les verraient bien subir. La relation fusionnelle et conflictuelle de ces deux jeunes filles un peu paumées offre au film une belle réflexion sur l’amitié, soit l’amour « philia » qui vient ici se substituer à l’amour « eros », inaccessible pour elles, ostracisées par la société de la débauche. Parallèlement, Juliette rencontre Arnaud,  un jeune geek surdoué et enfantin d’une gentillesse intrinsèque, avec qui elle entretient une relation amicale, voire même fraternelle. La réunion de ces deux personnages donne lieu à des scènes très drôles mais aussi très touchantes, car ces enfants projetés dans la dureté du monde adolescent agissent avec candeur et authenticité. Si la Juliette se perd pour mieux se retrouver, elle trouve tout de même conseil auprès de son « paternel », quadragénaire compatissant à la reconquête de ses jeunes années. Ainsi, le désir et la souffrance du conformisme n’ont pas d’âge. C’est parce que nous sommes tous des êtres au narcissisme tourmenté que nous alimentons, à notre façon, la société conformiste.

La dramaturgie astucieuse de « Jeune Juliette » reste évidemment sublimée par une réalisation hautement maîtrisée. Tournée en 35mm, donc en pellicule, Anne Emond joue d’une image organique, parsemée d’un petit grain affirmant la volonté de reconquérir un passé nostalgique, comme si la caméra retranscrivait l’un des désirs les plus profonds de Juliette : se réfugier dans une époque autre que celle qui est là, maintenant. Monté avec précision et fluidité, le film alterne entre passages contemplatifs, où les plans sont  des peintures qui cristallisent un instant pour l’éternité, et scènes « clipesques », dans lesquelles la musique rythme l’image de manière survoltée entraînant le spectateur dans un raz de marée d’émotions qui s’entremêlent. Il y a là plusieurs caractéristiques du cinéma québécois : raconter des histoires sociales et réalistes en les sublimant par une transgression sublime et galvanisante, jouer avec la musique au point d’entretenir un rapport presque charnel qui porte les personnages au zénith de leurs jouissances. Il  y a un peu de Xavier Dolan dans le cadre spatio-temporel, dans la composition des personnages ou la conception du montage, mais le film d’Anne Emond est une oeuvre d’auteur, singulière et personnelle. La réalisatrice retrace une période de sa vie et la sublime à travers son personnage principal : la Jeune Juliette.

Si l’happy ending a tout de même un goût amer puisqu’il n’y a pas de réelle satisfaction des désirs du postulat, un avenir éclatant attend néanmoins les protagonistes, humbles et grandis, mais toujours aussi impertinents et vifs.

« Jeune Juliette »,  est une bulle d’air frais qui en impose : ce n’est ni un énième film cliché sur la jeunesse et ses complexes nombrilistes, ni une nouvelle chronique naturaliste barbante contre la société. « Jeune Juliette » est une oeuvre ambitieuse et juste, subtile et décomplexée, qui force l’admiration par son humilité et sa maîtrise incontestable de la direction des acteurs et de l’image.

Juliette attend sa rédemption. Elle va l’avoir : ce sera son film.

 

 François Thieulen

 

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