« Mémoire de la Baltique » : Songe lointain et révolu d’une époque tumultueuse

          Quelle est la frontière entre le documentaire, style relativement solennel dont l’objectif vise davantage à informer le spectateur sur un sujet singulier, et la fiction, à priori plus libre et plus ouverte sur les divers procédés cinématographiques pour permettre au plus grand nombre de spectateurs d’adhérer à un propos ?

          Question bien vaste, qui dispose certainement d’une réponse toute aussi vaste. Or, après le visionnage intense de trois documentaires issus des pays de l’est et d’un autre temps, il est fort déconcertant de constater que ces deux façons de procéder – la fiction et le documentaire – se complètent parfois de manière tout à fait magistrale, offrant par conséquent des oeuvres hybrides, difficiles à cerner, et fascinantes assurément.

          C’est donc dans le cadre de cette séance – « Mémoire de la Baltique » – que sous nos yeux d’idéalistes malades de l’idéal furent projetés trois oeuvres qui témoignent d’une époque révolue et tumultueuse. L’une aborde un contexte explosif avec une certaine ferveur engagée, une autre dresse une courte évocation réaliste d’une situation d’après guerre, et une dernière prend son envol pour exprimer, avec lyrisme et mélancolie, le parcours d’une enfance perdue entre deux rives.

« Mir Kumen On » / « Nous arrivons » : A l’est, du nouveau !  (1936)

Réalisé par Aleksander Ford en 1936, ce moyen métrage polonais, qui subit longtemps les affres d’une société mouvante, fut à de maintes occasions censuré pour un fond provocateur et corrosif : à la fois un éloge ardent du communisme pour contrecarrer la fulgurante montée du fascisme, mais aussi un hymne viscéral à la liberté et à la tolérance pour répondre de l’antisémitisme qui atteint alors, en Europe, des sommets paroxysmiques.

En effet, Ford dresse le portrait d’un sanatorium (« Medem »), non loin de la capitale Polonaise, dont la mission réside dans l’accueil de jeunes enfants juifs sous le sceau des misères causées par les lois antisémites promulguées dans ces années troubles.  On y découvre nombre de portraits, portés par une enfance touchée et touchante qui, sur près de soixante minutes, chante. Chante à la gloire d’un espoir encore lointain, chante par delà les cris stridents d’une humanité gangrénée par le mal absolu et inextinguible. Le spectateur se prend une gifle. Le genre de gifle qui amènerait presque à vouloir sortir de la salle avec le poing levé et le regard grondant.

« Warszawa 1956 » / « Varsovie 1956  » : Brève évocation d’un quotidien meurtri (1956)

Ouverture « in medias res », le spectateur est directement immergé dans le Varsovie des années 50, mais pas celui des 30 Glorieuses, ni celui qui se reconstruit, ni celui qui se remet ou se reprend. Non, celui qui souffre, dont les paysages comblés de lacunes servent à une population qui vit dans les vestiges d’un cataclysme monstrueux. En soit, Jaroslaw Brzozowski et Jerzy Bossak, réalisateurs de ce court métrage documentaire, durant pas moins de sept minutes, exposent brièvement le quotidien d’une famille polonaise qui dispose de laborieuses ruines pour toit, dans un confort précaire.

Une scène, particulièrement marquante, intervient dans la deuxième moitié du film : la ballade anxiogène et solitaire d’un nouveau né dans les décombres en proie au vide vertigineux. Inquiétude croissante, frissons garantis sont au coeur de cet étrange documentaire qui déconstruit l’entiéreté d’une propagande vaine.

« Baltie Zvani » / « Clochettes Blanches » : Déambulations lyriques au coeur de la fourmilière  (1961)

Riga. Capitale lettonienne. Une cité qui s’accroît, qui bouge et qui vit. L’humanité est ici représentée comme un vaste réseau drastiquement ordonné, dans une sorte de chaos dense et dansant dans le désordre des grandes avenues qui s’entremêlent. Au milieu de toute cette smala, une figure christique et angélique déambule, à la recherche d’une innocente pureté, par délà les trottoirs et les chaussées, le regard tendre, la candeur emportée.

Dans ce documentaire divin, Ivar Krautilis suit une enfant, vêtue d’un blanc impromptu, chevelure d’un blond éclatant, qui divague et dont l’unique objectif est de retrouver un petit bouquet de « clochettes blanches », fleurs métonymiques de cette drôle de petite créature, à travers une multitude de situations, toutes aussi cinématographiques les unes que les autres. Et c’est précisément sur ce film, que le documentaire et la fiction se rejoignent merveilleusement, pour offrir un grand moment de cinéma. Une aventure douce, attendrissante, qui n’a de cesse de nous rappeler nos lointaines périodes de divaguations enfantines, dans lesquelles nous étions fous de vie, fous d’amours, fous de tout.  Sur vingt-trois minutes, le spectateur dispose d’un ticket pour un grand huit émotionnel, où les sensations s’entremêlent, et contribue à faire de nous des mystérieux fous qui ne cessent d’envier les étoiles. Une perfection cinématographique. Un chef d’oeuvre intemporel, qui pourrait, éventuellement, esquisser quelques petites larmes passagères.

Voici trois films, parfois difficiles d’accès et exigeants, radicalement différents, dont il faut absolument trouver les clés pour entrer et profiter d’une expérience qui, je dois le dire pour moi, sera inoubliable.

François Thieulen

 

Une réflexion au sujet de « « Mémoire de la Baltique » : Songe lointain et révolu d’une époque tumultueuse »

  1. Encore un très beau papier qui donne une nouvelle fois envie de voir ce qui est décrit. Merci de nous transmettre aussi bien la passion du cinéma ! Comment peut-on faire pour voir les films dont il est question ? Personnellement, j’aurais très envie de voir ces trois courts-métrages, l’auteur de la chronique m’ayant totalement convaincue.

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